Micro-entreprise et SASU : deux mondes différents
Avant de parler de bascule, il faut mesurer l'écart entre les deux régimes.
La micro-entreprise (statut de l'auto-entrepreneur) est une entreprise individuelle au régime ultra-simplifié : vous êtes imposé sur un pourcentage de votre chiffre d'affaires après abattement forfaitaire, vos cotisations sont un simple pourcentage du CA, et vous ne pouvez déduire aucune charge réelle.
La SASU (société par actions simplifiée unipersonnelle) est une société dotée de la personnalité morale : elle a un capital, des statuts, une comptabilité complète. Vous en êtes le président assimilé salarié, vous déduisez toutes vos charges réelles, et vous arbitrez entre rémunération et dividendes.
Bon à savoir : passer en SASU n'est pas la seule option. L'EURL (gérant TNS) coûte souvent moins cher en cotisations, tandis que la SASU offre le régime général et l'absence de cotisations sur les dividendes non soumis à charges. Le bon choix dépend de votre projet de rémunération : nous comparons les deux dans notre guide EURL ou SASU.
Quand faut-il envisager la bascule
Il n'existe pas de seuil magique, mais plusieurs signaux qui, cumulés, justifient le changement :
- Vous approchez ou dépassez les plafonds. En 2026, le plafond du micro-BNC (prestations de services et professions libérales) est de 83 600 € HT, celui du micro-BIC (vente de marchandises) de 203 100 € HT. Un dépassement sur deux années consécutives vous fait sortir du régime.
- Vos charges réelles sont élevées. Si vos frais (sous-traitance, matériel, locaux, déplacements) dépassent l'abattement forfaitaire (34 % en BNC, 50 % en BIC services, 71 % en vente), vous payez de l'impôt sur un bénéfice fictif. La société permet de déduire le réel.
- Vous voulez une meilleure protection sociale ou vous préparer une retraite plus solide.
- Vous cherchez à vous associer, lever des fonds ou rassurer de gros clients qui préfèrent traiter avec une société.
À noter : tant que votre activité est légère et vos charges faibles, la micro reste imbattable en simplicité et en coût. Ne basculez pas « par principe » : faites le calcul. Un expert-comptable chiffre le point de bascule en fonction de votre situation réelle.
Important : ne confondez pas le plafond du régime micro (83 600 € en services/BNC) avec le seuil de franchise de TVA, bien plus bas. En 2026, vous devez facturer la TVA dès que votre chiffre d'affaires dépasse 37 500 € (seuil de base) — ou 41 250 € l'année du franchissement — pour les prestations de services, et 85 000 € / 93 500 € pour la vente. On peut donc être redevable de la TVA tout en restant micro-entrepreneur : la TVA n'est pas, à elle seule, une raison de passer en société.
Un exemple chiffré : micro contre SASU à 90 000 € de CA
Rien ne vaut un cas concret. Prenons un consultant en prestations de services (BNC), 90 000 € de recettes et 15 000 € de charges réelles par an, qui veut se verser l'essentiel du résultat.
- En micro-BNC : abattement forfaitaire de 34 % (soit un bénéfice imposable de 59 400 €, quelles que soient les charges réelles), cotisations sociales d'environ 24,6 % du CA (~22 000 €), puis impôt sur le revenu sur le bénéfice après abattement. Les 15 000 € de charges réelles ne sont pas déductibles : elles sont perdues.
- En SASU à l'IS : on déduit les 15 000 € de charges réelles, on arbitre entre rémunération (chargée à ~80 % sur le net, mais ouvrant des droits) et dividendes (flat tax de 30 %). Le bénéfice restant est taxé à l'IS à 15 % jusqu'à 42 500 €. Sur ce profil, la SASU commence à devenir compétitive précisément parce que les charges réelles sont significatives et que le résultat peut être partiellement sorti en dividendes.
La bascule n'est donc pas une question de seuil unique, mais d'équation personnelle : niveau de charges réelles, besoin de rémunération immédiate, projet de retraite. En dessous de ~5 000 € de charges annuelles, la micro reste presque toujours gagnante.
Bon à savoir : avant de trancher, un simulateur micro ou réel donne un premier ordre de grandeur. Mais seul un chiffrage complet, intégrant votre rémunération cible et vos dividendes, permet de décider sans se tromper.
Le principe : on ne « transforme » pas une micro en SASU
C'est le point que tout le monde comprend de travers. Juridiquement, on ne transforme pas une micro-entreprise en société. La micro est une entreprise individuelle : elle n'a pas de personnalité morale distincte de la vôtre. Il n'existe donc pas d'opération de « transformation » comme entre deux sociétés.
Concrètement, vous faites deux choses en parallèle :
- vous créez une SASU (structure entièrement nouvelle) ;
- vous cessez votre micro-entreprise et transférez éventuellement votre activité (fonds, clientèle, matériel) vers la société.
Ces deux opérations sont indépendantes mais doivent être coordonnées pour éviter une rupture d'activité ou une double imposition. Le raisonnement est le même si vous visez une autre forme de société : nous décrivons le cas général dans notre guide sur la transformation d'une entreprise individuelle en société, et les fondamentaux du statut dans notre page dédiée aux auto-entrepreneurs.
Les 5 étapes concrètes du passage
1. Valider le projet et rédiger les statuts
On définit l'objet social, le capital, la rémunération du président, la date de clôture. Les statuts de la SASU sont rédigés : c'est le document fondateur, à ne pas bâcler.
2. Constituer et immatriculer la SASU
Dépôt du capital social sur un compte dédié, publication d'une annonce légale, dépôt du dossier d'immatriculation sur le Guichet unique de l'INPI. La société obtient son Kbis et son SIREN.
3. Transférer l'activité vers la société
Si vous aviez un fonds ou une clientèle valorisable, vous les transmettez à la SASU, soit par apport (en échange d'actions), soit par cession (la société vous rachète le fonds). Souvent, un auto-entrepreneur de services n'a pas de fonds significatif à transférer : il « recommence » simplement son activité au sein de la société, avec ses nouveaux contrats.
4. Radier la micro-entreprise
Vous déclarez la cessation de la micro sur le Guichet unique de l'INPI, dans les 30 jours suivant l'arrêt d'activité. La radiation est une condition pour exercer la même activité dans la nouvelle structure. Vous déposez ensuite votre dernière déclaration de chiffre d'affaires à l'URSSAF et votre dernière 2042-C-PRO jusqu'à la date de cessation, puis vous régularisez votre situation fiscale.
5. Basculer les contrats et l'intendance
Vous mettez à jour vos contrats clients, votre compte bancaire professionnel, vos assurances, vos mentions légales et votre facturation au nom de la SASU.
Important : gérez la chronologie avec soin. Facturez à la micro jusqu'à sa cessation, puis à la SASU une fois immatriculée. Une facture émise au nom d'une structure inexistante ou déjà radiée pose un vrai problème comptable et fiscal.
Apport ou cession du fonds : quelles conséquences
Si vous avez une clientèle ou un fonds à transférer, deux voies existent :
| Critère | Apport en nature | Cession (vente) du fonds |
|---|---|---|
| Contrepartie | Actions de la SASU | Prix payé par la société |
| Trésorerie immédiate | Aucune | Vous encaissez un prix |
| Plus-value éventuelle | Possible, avec report sous conditions | Imposable (sauf exonération) |
| Formalisme | Évaluation, parfois commissaire aux apports | Acte de cession, droits d'enregistrement |
Deux différences pratiques comptent. En cas de cession, la société paie des droits d'enregistrement (0 % jusqu'à 23 000 €, 3 % de 23 000 à 200 000 €, 5 % au-delà) et vous encaissez un prix, potentiellement taxé à la plus-value. En cas d'apport, vous recevez des actions plutôt que du cash, la plus-value bénéficie d'un report d'imposition, et les droits d'enregistrement sont exonérés si vous conservez les titres pendant trois ans.
Dans les deux cas, la sortie du bien de votre patrimoine professionnel peut générer une plus-value professionnelle. Bonne nouvelle : elle peut souvent être exonérée au titre du 151 septies (recettes sous 90 000 € en BNC) ou du 238 quindecies, ou reportée via le 151 octies en cas d'apport. Nous détaillons ces mécanismes dans notre guide sur l'exonération de plus-value professionnelle.
Bon à savoir : pour la plupart des auto-entrepreneurs de prestations de services sans fonds valorisable, il n'y a ni apport ni cession : on crée la SASU et on ferme la micro, sans plus-value à gérer. Le sujet devient central dès qu'il y a une clientèle réelle ou du matériel à transférer.
Que deviennent votre stock, votre matériel et votre trésorerie ?
C'est une zone d'ombre que presque personne n'explique, et pourtant elle est concrète :
- La trésorerie de votre micro est votre argent personnel. Vos bénéfices ont déjà été imposés et cotisés au fil de l'eau : ce solde ne se « transfère » pas, il vous appartient. Vous décidez librement d'apporter, ou non, une partie en capital à la SASU.
- Le matériel (ordinateur, outillage, véhicule pro) peut être apporté en nature au capital, moyennant évaluation, ou vendu à la société. L'apport en nature permet de le réinscrire à l'actif de la SASU et de l'amortir.
- Le stock de marchandises se revend à la SASU à sa valeur, opération à formaliser proprement.
À noter : côté CFE, la création est doublement favorable la première année. La cotisation foncière des entreprises est exonérée l'année de création de la nouvelle SASU (comme elle l'était à la création de votre micro). Vous ne la paierez qu'à partir de l'année suivante — pensez à l'anticiper dans votre trésorerie.
Ce que ça change côté impôts et cotisations
Le passage bouleverse trois plans :
- Fiscalité des bénéfices : la micro était imposée sur un CA forfaitaire ; la SASU relève par défaut de l'IS (15 % jusqu'à 42 500 € de bénéfice, 25 % au-delà), avec déduction des charges réelles. Vous pouvez, sous conditions et pour cinq ans, opter pour l'IR.
- Rémunération et cotisations : en tant que président assimilé salarié, vos cotisations avoisinent 80 % de votre rémunération nette (part patronale + salariale), mais vous ouvrez droit au régime général. À l'inverse, la micro cotisait un simple pourcentage du CA.
- Dividendes : la SASU vous permet de vous verser des dividendes, soumis à la flat tax de 30 % (et, en SASU, non soumis aux cotisations sociales — contrairement à l'EURL au-delà de 10 % du capital).
À noter : la SASU n'est pas « moins chargée » que la micro dans l'absolu. Elle devient intéressante quand vos charges réelles sont significatives et quand vous optimisez le partage rémunération / dividendes. En dessous, le forfait micro reste souvent plus léger.
Les pièges à éviter
- Basculer trop tôt, avant que le gain fiscal ne compense le surcoût de gestion (comptabilité, cotisations minimales).
- Oublier de radier la micro : exercer la même activité dans les deux structures est irrégulier.
- Mal gérer la TVA : en micro vous étiez peut-être en franchise ; la SASU facture la TVA dès le premier euro. Pour vos clients particuliers, le prix TTC grimpe ; pour vos clients professionnels, la TVA est récupérable et donc neutre. Anticipez l'effet sur votre grille tarifaire.
- Négliger la plus-value de transfert du fonds ou du matériel quand il y en a un.
- Sous-capitaliser la société ou bâcler les statuts, ce qui coûte cher à corriger ensuite.
En résumé
Passer d'auto-entrepreneur à SASU, ce n'est pas transformer une structure, c'est en créer une nouvelle et fermer la micro. Retenez :
- basculez quand vous approchez les plafonds (83 600 € en BNC, 203 100 € en vente en 2026) ou quand vos charges réelles dépassent l'abattement forfaitaire ;
- la démarche suit 5 étapes : statuts, immatriculation au Guichet unique, transfert éventuel de l'activité, radiation de la micro, bascule des contrats ;
- s'il y a un fonds ou du matériel, l'apport ou la cession peut générer une plus-value, souvent exonérable ;
- la SASU devient rentable surtout grâce à la déduction des charges réelles et à l'arbitrage rémunération / dividendes.
Le calcul du bon moment et du bon montage se fait au cas par cas. Avant de vous lancer, faites chiffrer votre point de bascule par un expert-comptable : c'est ce qui distingue un passage réussi d'un changement précipité.



